PREFACE
De Philip D. Jaffé
Gérard Falcioni commence son ouvrage avec l’assertion suivante : « J’ai été abusé par le curé du village dès l’âge de cinq ans (…) ». Avec une sobriété presque solennelle, ce premier fragment de témoignage factuel capture le cœur de la problématique que son autobiographie va explorer : une facette supplémentaire de la complexité du phénomène de l’abus sexuel et les implications particulières liées à l’identité de l’abuseur, un homme d’Eglise. En effet, le scandale des prêtres pédophiles, peu nombreux dans l’absolu mais grands consommateurs d’enfants, nous oblige à réexaminer nos connaissances sur les abus sexuels et le fonctionnement psychologique des abuseurs et des victimes, ainsi que nos attitudes envers l’Eglise, une institution qui revendique et jouit de prérogatives considérables sur les plans moral, financier, légal et politique. Les pédophiles, laïques et religieux, véritables démons modernes, nous forcent à réévaluer nos valeurs et nos croyances envers les institutions spirituelles et leurs représentants, pour certains la Foi elle-même est dans la balance.En matière d’abus sexuels, nous pensions voici une dizaine d’années être sur la bonne route, même si elle paraissait encore longue. En Suisse, depuis l’élaboration et la publication du Rapport fédéral sur l’enfance maltraitée, les recherches sur les abus sexuels, l’aide aux victimes de ces sévices et l’élaboration de programmes de prévention allaient bon train. Nous pension avoir, pour un temps, pris la mesure du phénomène. Notre enquête menée à Genève révélait que 20,4% des filles adolescentes et seuls 3,3% des garçons adolescents rapportaient avoir été, au moins une fois au cours de leur existence, la victime d’un abus sexuel. Notre étude, précisons-le, retenait une définition de l’abus sexuel dans sa forme la plus grave, celle qui implique un contact physique entre l’abuseur et l’abusé. Ces chiffres, comparables à ceux obtenus par des recherches sérieuses dans d’autres pays et valables pour l’ensemble de la Suisse, nous ont beaucoup alarmés. Ces données scientifiques venaient en appoint confirmer les observations des intervenants psychosociaux sur le terrain, à savoir qu’un grand nombre de patientes, la plupart des femmes, se débattaient avec les séquelles mentales des abus sexuels subis. Nous découvrions la dynamique insidieuse et pathogène de l’abus : les victimes pouvaient souvent être très affectées par ce vécu et ses effets destructeurs se faisaient souvent sentir à très long terme.Heureusement, une plus grande sensibilité judiciaire - capable de croire les allégations dénoncées par les victimes -, des dispositions légales en faveur de toutes les victimes d’infraction (la fameuse LAVI ou Loi sur l’Aide aux Victimes d’Infraction entrée en vigueur en 1994) et la constitution d’un réseau psychomédical pour la prise en charge de personnes présentant des traumatismes psychiques, tout cela allait apporter des réponses progressivement plus adaptées à certains volets de la problématique des abus sexuels. Enfin, les autorités scolaires et celles chargées de la protection des enfants s’engageaient clairement dans la mise en œuvre de programmes de prévention. Tout cela avait du sens et continue d’en avoir.Aujourd’hui, cependant, nous nous sommes rendu compte que les garçons victimes d’abus sexuels sont sous-représentés dans les statistiques. Nous constatons en effet qu’une majorité des victimes des prêtres pédophiles sont des garçons et nous découvrons que la dynamique psychique de l’abus est particulière. Or, les hommes et les adolescents qui ont été abusés au cours de leur enfance ont, comparativement aux victimes femmes, bien plus de peine à assumer la révélation des sévices subis. Pourquoi ce silence encore plus assourdissant ? Peut-être est-ce que dès leur plus jeune âge les garçons sont encouragés à s’identifier au sexe dit « fort », une attitude qui ne les dessert pas dans une société qui encourage l’affirmation de soi, voire même une certaine agressivité compétitive masculine… Mais, l’abus sexuel par un homme fait voler en éclats la notion qu’un garçon est suffisamment « fort » pour se défendre. Comment avouer sa « faiblesse », cette attitude qui, dans l’esprit du jeune garçon, caractérise plutôt les filles ? A cela s’ajoute souvent l’élément que l’abus sexuel par un homme induit chez le garçon victime une variante propre du traumatisme psychique, à savoir la honte souvent ressentie en raison de la nature homosexuelle des actes. Ce type d’abus peut parfois avoir un effet dévastateur sur la construction de l’identité sexuelle du garçon victime, à tout le moins engendrer par la suite toutes sortes de malaises psychologiques et relationnels. Enfin, la confusion morale induite par l’abus aux mains d’un prêtre, une figure unique dans l’environnement social, est terrible. Le prêtre n’est pas un simple mentor comme le chef scout ou un copain sympa comme l’entraîneur ou encore un pédagogue bienveillant comme l’enseignant. Comme le note le commentateur intellectuel (et catholique) américain Gary Wills, le prêtre est investi d’un pouvoir divin, celui de pardonner les péchés, ce qui au préalable repose sur sa capacité de définir, évaluer et assigner la responsabilité pour des péchés commis. De plus, ce pouvoir divin le place un peu au-dessus de la loi. Et de fait, le prêtre pédophile a longtemps perçu le consentement apparent de ses victimes et le silence de leurs familles comme une confirmation de son impunité. D’ailleurs, le mode opératoire même de l’abus commis par un prêtre tend à favoriser l’aspect exceptionnel de la relation perverse : les sévices se déroulent le plus souvent dans un lieu sacré, entouré d’objets imprégnés de spiritualité, parfois sous le regard d’une représentation du Christ lui-même !Comment faire du sens d’un passé d’abus aux mains d’un prêtre ? Comment dénoncer un auteur au pinacle de l’échelle sociale, protégé par l’incrédulité des uns, la passivité et la complaisance des autres ? Rares étaient les accusations d’abus sexuels, plus rares encore celles à l’encontre d’un prêtre pédophile. En ce sens, l’histoire de Gérard Falcioni est atypique : fort heureusement sa mère et d’autres l’ont cru, ils ont persisté dans la quête d’une validation judiciaire et, en fin de compte, le prêtre auteur des abus dans deux paroisses successives a été condamné.Pour la vaste majorité des garçons victimes de prêtres pédophiles, justice ne pourra jamais être rendue. Si les victimes osent désormais parler, crier l’injustice, exiger réparation, les prêtres coupables d’avoir volé leur innocence sont pour la plupart passés dans l’au-delà. Prêtres ou démons, il ne m’appartient pas de trancher. Ni même au lecteur. Aux victimes de formuler les accusations (merci à vous Gérard Falcioni d’avoir parlé)… au Créateur d’établir le verdict !
Philip D. Jaffé
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