LA MESSE CÀLINE
Pourquoi « La messe câline »
A la suite de la parution de « L’établi de la vie », je m’attendais à vivre un hiver paisible dans la blancheur de nos montagnes. Mais certaines rencontres et de nouvelles révélations allaient contrarier mes espérances :
Tout d’abord il y eut la position de l’évêque de Sion qui, par ses excuses hautaines et ses regrets de mijaurées, n’a fait que conforter certains notables dans leurs convictions que nous, les anciens enfants abusés par des prêtres, ne sommes que des « bons à rien semeurs de m… » (remarque qui m’a été faite publiquement) et, pire encore : que des cas isolés exagérant leurs dénonciations.
Les témoignages que j’allais pourtant recevoir, et qui se sont échelonnés durant tout l’hiver 2003, (et j’en reçois encore maintenant), m’ont démontré que les problèmes de pédophilie au sein de l’Eglise suisse, même s’ils sont le lot d’une minorité, anéantissent en toute impunité des vies sous nos yeux et au-delà même de nos horizons.
J’ai reçu des témoignages abondants, émanant surtout de Valaisans et de Fribourgeois, parfois de personnes âgées de plus de septante ans. Il y en a qui me sont parvenus de Hollande, de Belgique, d’Italie, du Portugal, du Brésil. Certains sont d’une réalité et d’une cruauté insoutenables. Combien de vieux ici en Valais m’ont confié, les yeux perdus dans le lointain : « Oui, si les vieux pouvaient délier leurs langues… ». Et combien de personnes de ma génération se souviennent de mises en garde de leurs mères les invitant à ne pas s’attarder dans la sacristie après la messe ? Dans un village c’est l’instituteur qui abusait de certaines petites filles. Lorsqu’elles s’en ouvraient, dans le seul lieu où elles pensaient pouvoir le faire (le confessionnal) c’est le curé qui couvrait l’instituteur.
Je continue à comprendre ceux qui ne peuvent pas croire que cela existe mais je considère en même temps que l’ampleur de cette réalité, et sa gravité qu’on essaie de minimiser, ne peuvent demeurer cloîtrées dans l’ombre du confessionnal ou du cabinet de psychiatre : « Des destins qui basculent en entraînent d’autres ».
J’allais apprendre aussi comment la porte de l’évêché avait claqué aux nez des quelques mamans qui tentaient de dénoncer ces abus, que certains enfants avaient réussi à articuler. On leur répondit : « L’évêque ne peut vous recevoir mais, vous savez, les enfants oublient vite ».
J’allais apprendre encore que le pauvre prêtre en question avait été déplacé dans une quatrième paroisse alors que je me souviens que mon père avait expressément demandé qu’il soit tenu à l’écart de tout contact avec des enfants. Lors de ce dernier ministère l’évêque de Sion était le cardinal actuel.
Enfin, une lettre de la régente qui avait, en son temps, dénoncé les atteintes envers des enfants, allait déposer en moi une gerbe de dégoût et de révolte. Elle perdît son emploi et n’en retrouva plus.
A ces faits venait s’en ajouter un autre : Il ne s’est pas passé une semaine, durant cet hiver 2003, sans qu’une femme me confie avoir été abusée durant son enfance.
Je ne suis pas du tout préparé à recevoir et à répondre à de telles confidences. La plupart du temps je ne pouvais que bafouiller quelques mots et m’en aller. Je n’avais pas mesuré les retombées de ma décision de publier mon témoignage.
Une révolte bouillante grondait en moi. Convaincu que la haine et la violence ne sont qu’un héritage du passé je voulais les dépasser. Je griffonnais le soir, quelques mots, quelques lignes, afin de lutter contre la confusion et le désespoir qui m’habitaient. Je savais que je ne pourrai plus faire ou vivre « comme si de rien n’était » mais je ne savais pas que faire.
A la fin de la saison d’hiver, je me suis un peu évadé dans les montagnes. Puis, durant la semaine suivant Pâques, un premier texte a jailli, en quelques jours : « L’enfant tout de blanc ». Ce texte a coulé comme un ciel qui pleure et je décidais de le dédier à Gilles K. dont le témoignage m’avait bouleversé au début de l’hiver.
Je n’arrivais pas à croire ce que j’écrivais et pourtant je savais que c’était vrai. Mon corps s’est alors recouvert de plaques rouges et purulentes. J’ai eu peur.
Avant d’aller voir un médecin, et comme mon éditeur précédant refusait d’entrer en matière, je décidais d’envoyer ce petit manuscrit à quelques journalistes qui m’avaient approché lors de mon témoignage. Il devait absolument être lu, être su, quoi qu’il m’arrive.
C’est alors que j’eus besoin d’aller voir « La toute vieille femme ». Visite qui deviendra le sujet de la deuxième partie de mon manuscrit. L’écriture ici me fut plus ardue. C’était comme d’aller creuser un siècle qui me parut soudain opaque et obscur. Il m’avait transmis la culture qui me constitue. L’ai-je perpétuée par attachement au confort ? Ce qui est sûr c’est que je n’ai pas eu besoin d’appliquer la pommade à base de cortisone que le médecin m’avait prescrit.
Ce qui est sûr aussi c’est que ma pensée allait se fixer désormais, à la relecture de ma vie, sur des évidences et des certitudes qui me font trembler. N’avais-je pas obéi et cru plutôt que réfléchi ? La répression de la satisfaction génitale qui survînt après y avoir été forcé (et, horreur, avec consentement) engendre une culpabilité tenace et morbide. La puissance, surtout politique et économique, des religions judéo-chrétiennes, n’ont-elles pas livré des peuples entiers au matérialisme frénétique ? Elles ont prêché la Lumière sans éclairer. Elles ont annoncé le feu de l’Esprit par celui des bûchers et du péché. Un des points qui leur sont le plus commun est celui de la subordination de la femme, et par là de l’enfant, à l’homme ainsi auto-proclamé « Tout-Puissant ».
L’Histoire pourrait se répéter : elle renforce le voile de l’ombre pour cacher certaines vérités : car si l’homme est fort il l’est souvent au préjudice des plus faibles. Et pour ne pas les voir (se voir ?) il les élimine.
Gérard Falcioni
Sommaire
L’enfant tout de blanc, du haut de son promontoire, voyait tout ….. du dedans.
Il voyait des visages alanguis d’amours fanés sous la farce du mirage et certains encore tout ébahis d’un frais mariage. Il voyait des cœurs de femmes meurtris sous le boutoir d’ogres lourds et grossiers. Il voyait des faces torturées par la charge des faux espoirs, des yeux implorant une aile comme pour s’extraire d’un tunnel. Il voyait l’arrogance sous les miasmes du culte tout comme il sentait la vengeance adulte savourer les culbutes. Il voyait l’élite, s’instituant juste, laminer des sujets pour en faire des jouets. Il voyait l’appétit se jeter sur les petits. Il voyait, sous le verdict des automnes, des pommes flétries de ne s’être données et sur le bourgeon du vert, des molaires de faim sans fond.
Il voyait des sources taries par de grands fleuves domptés, qui rugissent entre les rives des stratégies. Il voyait des libellules, insaisissables, comme le Mystère, se faufiler entre les coléoptiles.
Il voyait, sans le comprendre encore, le plagiat singeant des louanges à la face de St-Jean. Il voyait ceux qui s’adjugent tout, jusqu’à Dieu, apprivoisant les enfants, en les asservissant. Il voyait la trinité du saint piège : le conseiller national, l’évêque peut-être futur cardinal ? - et César, le pion capital, trôner sur leurs ouailles comme le roi soleil sur les latrines de Versailles ou comme le chapeau d’une de ses grand-tantes, brodé de roses blanches, attendrissant l’assistance. Il voyait ceux qui priaient sans foi et ceux dont la prière était répétée tant de fois. Mais il ne voyait pas Dieu.
Et qui était le Bush ?
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